La lettre des nutritionnistes

Madame, Monsieur,

Un nouveau dossier fantaisiste sur l'alimentation et ses relations avec la santé (" Manger mieux pour rester jeune : des chercheurs ont établi le régime anti-vieillesse ") est sorti il y a deux semaines dans le Nouvel Observateur, sous la plume du journaliste Thierry SOUCCAR. Il annonce l'ouvrage rédigé par le journaliste lui-même (en collaboration avec le Dr Jean Paul CURTAY) qui sera lancé dans quelques jours et intitulé " Programme de longue vie, de la science à l'alimentation ".
Sans préjuger du contenu de l'ouvrage, la série d'articles parus dans le Nouvel Observateur regorge de contre-vérités et d'extrapolations rapides. Il aboutit à des recommandations en termes d'aliments " positifs " ou négatifs "sans aucun sens sur le plan scientifique. Cette approche et ces contre-vérités viennent parasiter le tarvail d'information (reposant sur des arguments scientifiques confirmés) que, depuis quelques années, nous essayons de faire passer auprès du grand public.

Il n'est pas habituel que les scientifiques réagissent collectivement aux articles parus dans la presse. Mais nous croyons qu'il est de notre devoir de ne pas laisser passer de telles absurdités dans la presse. A ce jour, plus de 70 chercheurs impliqués depuis de longues années dans l'étude des relations entre l'alimentation et la santé ont approuvé ce texte que nous vous adressons pour information et que nous souhaiterions voir diffuser par tous les canaux possibles auprès du grand public. Nous comptons sur vous pour rétablir ces quelques vérités auprès de vos lecteurs ou auditeurs.

En comptant sur votre soutien à cette initiative qui vise à lutter contre certaines dérives de l'information scientifique, nous vous adressons, Madame, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées.

Dr Serge HERCBERG, Directeur de l'INSERM, Directeur de l'ISTNA

Mme Geneviève POTIER DE COURCY, Chargée de Recherche CNRS, Chercheur à l'ISTNA

Contre la " désinformation nutritionnelle "

Dans une série d'articles parus dans le n° 1792 du Nouvel Observateur, un journaliste et un médecin laissait entendre de façon spectaculaire, que des chercheurs auraient établi " le régime anti-vieillesse " (cette information fait la une de la couverture). Dans ces articles sont présentés un certain nombre d'arguments pseudo-scientifiques constituant la base d'une classification sommaire des aliments en aliments " protecteurs " ou " accélérateurs " du vieillissement, le tout servant de support à un théorique " programme de longue vie " (qui sera développé dans un livre à paraître dans quelques semaines et rédigé par l'auteur de l'article en collaboration avec le Dr JP Curtay).

Les chercheurs (INSERM, CNRS, INRA, CNAM, hospitaliers et universitaires) impliqués dans des programmes de recherches développés en France dans le domaine des relations entre l'alimentation et la santé s'insurgent contre l'utilisation de contre-vérités manifestes, d'incohérences et d'extrapolations douteuses, aboutissant à une véritable tromperie vis-à-vis des lecteurs et pouvant avoir des conséquences néfastes sur leurs comportements.

1) La tromperie porte sur les arguments scientifiques avancés qui vont d'affirmations fantaisistes (" nous pourrions vivre 300 ans ", " il n'y a peut-être pas de limite à la vie humaine "), à des interprétations simplistes et partiales de données démographiques (" la seule explication rationelle de l'augmentation de l'espérance de vie de 30 ans en un siècle, la voici : les processus de vieillissement se sont ralentis fortement depuis un siècle ") ou scientifiques (" nous vieillissons parce que l'oxygène est un poison et qu'il abîme tous nos composants " ; " nous consommons pratiquement deux fois moins de calories qu'il y a 100 ans. Voilà probablement pourquoi nous vivons aujourd'hui plus longtemps ").

- Expliquer l'augmentation de l'espérance de vie part le seul ralentissement du vieillissement c'est ignorer l'amélioration des conditions de vie, la réduction de la mortalité infantile, le contrôle des grandes endémies infectieuses, l'amélioration de l'hygiène, la disparition des grandes carences nutritionnelles, les progrès dans le dépistage, la prévention et le traitement des pathologies,… !

- Limiter les processus du processus de vieillissement à la seule théorie des radicaux libres (aussi séduisante soit-elle) et considérer l'oxygène comme un poison est une vision réductrice et erronée des travaux scientifiques importants dans ce domaine.

- Affirmer que nous vivons plus longtemps parce que nous mangeons de moins en moins est un raccourci absurde : le problème auquel nous sommes confrontés est plus lié au fait que le dépenses énergétiques de très grandes fractions de populations dans les pays industrialisés sont insuffisants par rapport aux apports alimentaires (d'ou la grande fréquence du surpoids et de l'obésité dans nos pays). Ce n'est sûrement pas la réduction de la consommation alimentaire moyenne qui est souhaitable (ce qui pourrait conduire à des risques de déficiences en vitamines et minéraux) mais l'augmentation de nos dépenses d'énergétiques, en luttant contre la sédentarité (ce qui contribuerait en améliorant notre ration à faciliter la couverture des besoins en micronutriments).

- Enfin assimiler les hommes aux séquoias, aux oiseaux (même le pétrel), aux chimpanzés ou aux rats, et tirer directement de quelques observations sur ces modèles, une théorie complète sur le vieillissement humain est très éloigné de l'attitude rigoureuse et prudente des scientifiques qui s'intéressent au vieillissement comparé des espèces, cette approche contribuant à la réflexion générale sur le processus de vieillissement mais ne débouchant pas directement sur des applications.

- Ce genre de conclusion abusive est également faite par les auteurs lorsqu'ils extrapolent des corrélations. Si les femmes ont une espérance de vie supérieure à celle des hommes, elles diffèrent certes sur le plan de leur statut en fer (moins bon chez les femmes de la puberté à la ménopause), mais aussi sur beaucoup 'autres points ! Certes consommer du fer en excès est toxique compte tenu de son rôle pro-oxyadant (ce point est connu depuis des décennies), mais en manquer n'a jamais été démontré comme ayant un effet dans la prévention cardiovasculaire. Il faut rappeler par contre les effets délétère de la carence en fer, qui eux, sont fort bien documentés en termes de santé publique. C'est ce même genre de raisonnement qui amène également les auteurs à extrapoler des conclusions à partir de travaux montrant que les donneurs de sang ont un risque de " crise cardiaque "inférieur de 88% aux non donneurs. Oui, le don de sang répété peut réduire les réserves en fer chez les donneurs, mais les donneurs de sang peuvent constituer également une population dont l'hygiène de vie, les préoccupations vis-à-vis de la santé et la prise en charge sont peut-être différentes de ce qui se passe chez les non donneurs ! La prudence scientifique exige de ne pas interpréter les données de façon aussi péremptoire et, quel que soit l'intérêt de ce type de travail de mise en évidence de corrélations au niveau de populations, il ne permet en aucun cas de juger de la causalité entre les facteurs associés. Ce type de raccourci aboutirait, à la lumière des travaux montrant que le cancer du sein est plus répandu chez les femmes des pays du nord de l'Europe, où les femmes ont de plus grands pieds, à considérer avec les femmes vivant dans le sud sont protégées par leurs petites chaussures, et si l'on suit le raisonnement des auteurs de l'article du Nouvel Observateur, à proposer aux femmes suédoise ou norvégiennes de porter des chaussures ayant trois ou quatre pointures de moins pour éviter un cancer du sein !

2) Les conséquences de tels articles peuvent également être déplorables sur les habitudes alimentaires de nos concitoyens. Il y a certes beaucoup de points à améliorer sur ce plan, mais en diabolisant des aliments, en en défiant d'autres, les auteurs vont à l'encontre de tous les travaux développés depuis de longues années mettant en évidence l'importance de nos comportements globaux, en termes d'équilibre, de diversité et de qualité nutritionnelle de notre alimentation et de notre hygiène de vie. En fournissant des listes " positives " et " négatives ", on aboutit obligatoirement à une simplification grossière et normative qui ne peut que nuire aux tentatives d'éducation et de prise en charge par les consommateurs eux-mêmes de la qualité de leur nutrition et de leur santé. Outre le principe sommaire et condamnable de donner des repères normatifs qui ne reposent, dans ce contexte, sur aucun argument scientifique réel (liste pimentée de quelques notes d'exotisme pour ajouter au côté fantasmatique de la démarche), on peut noter de nombreuses incohérences dans la liste : fromages dits " gras "sont dans la colonne des aliments protecteurs, alors que l'emmental et les fromages type gruyère (les plus gras) sont dans celle des aliments protecteurs ; curieuse opposition entre pain complet ou aux céréales (les protecteurs) et le pain au son (accélérateur du vieillissement ) ; le riz blanc parmi les condamnés alors que le riz Basmati (qui est également commercialisé le plus souvent blanc en France) serait un modèle d'aliment protecteur ; le saumon et la sardine du bon côté, le thon et l'anchois de l'autre (on se demande bien pourquoi sur le plan nutritionnel) ; quid des eaux de sources dans les aliments accélérateurs du vieillissement (et de certaines eaux minérales dans les protecteurs) ; et passons sur l'huile de lin qui n'est pas dans le champ des huiles alimentaires en France ;quant au vin rouge (s'il est justifié de poursuivre les recherches sur les effets éventuellement favorables des doses modérées en terme de prévention cardiovasculaire), il apparaît surprenant pour les nutritionnistes de voir proposer dans cet article une recommandation, en terme de régime idéal donnant à supposer à ceux qui ne boivent pas qu'ils le devraient, et crédibilisant, auprès de ceux qui sont des consommateurs excessifs, leur comportement ! Les incohérences manifestes retrouvées dans cet article sont nombreuses, mais elles montrent à quel point les auteurs ont une vision partielle et fragmentée des choses : si la choucroute (outre son intérêt gastronomique) contient, comme rappelé dans cet article, des isothiocyanates pouvant certes avoir expérimentalement un éventuel intérêt, il s'agit également d'un facteur de risque goitrigène majeur connu depuis fort longtemps.

De nombreuses hypothèses existent sur telle ou telle molécule contenue dans divers aliments. Beaucoup sont citées dans cet article. Il s'agit d'hypothèses certes intéressantes mais ne permettant pas , à de rares exceptions près, d'être aussi affirmatif que le sont les auteurs de cet article. Il et inacceptable d'affirmer de façon très péremptoire que nous disposons de suffisamment d'éléments pour proposer à l'ensemble de la population française de se supplémenter en vitamines et minéraux pour vieillir en bonne santé, et malhonnête de lasieer entendre (et ce type d'insinuation n'est pas innocent dans la démonstration que veulent faire les auteurs de l'article) que les scientifiques concernés en tout premier lieu le feraient à titre individuel ! ainsi on cacherait au public la vérité dont ne manquerait pas de profiter les initiés…

Les scientifiques travaillant dans le domaine des relations alimentation et santé tiennent çà faire savoir qu'ils désapprouvent ce genre d'article et à rappeler aux journalistes et rédacteur en chef leur responsabilité. Informer le grand public de l'avancée de la recherche, se faire l'écho des débats parfois contradictoires inhérents à l'avancement de la science, mette en avant les insuffisance, voire les dérives éventuelles, de la recherche font partie des missions noble des médias, et fort heureusement la plupart le font avec beaucoup de respect éthique. Servir de tremplin spectaculaire à des argumentaires fantaisistes, non reconnus, sans le moindre débat contradictoire dans un domaine ayant des conséquences importantes en termes de santé publique ne correspond pas à cette mission du journaliste. Le contexte évident de lancement d'un ouvrage (d'une thèse ?) rédigé par le journaliste lui-même ajoute au caractère choquant de l'absence de contradiction scientifique.

Nous tenons à rappeler que les scientifiques élaborent des théories à partir de faits scientifiques (observation, vérification, expérimentation, issues de recherches fondamentale, clinique ou épidémiologique). Inversement, les " gourous " qui ont une théorie, quitte à tronquer ou à ne voir que les résultats qui vont dans leur sens. Cet article en est un bon exemple.


Avant d'affirmer des recommandations importantes pour la santé de la population, il faut disposer d'éléments scientifiques rigoureux permettant de justifier cette position et de garantir l'innocuité des mesures. Quelques exemples dramatiques, tels que nous avons pu les voir ces dernières années, nous amènent à un certaine prudence et à une grande humilité. Ce sont les bases d'une démarche scientifique que, fort heureusement, respectent la majorité des chercheurs dans le monde et les journalistes qui véhiculent leurs messages. Ce n'est malheureusement pas le cas dans cet article.

Suit la liste des signataires, à commencer par Serge HERCBERG

Trois ans plus tard, ces "gurus" se sont donc infiltrés dans FRANCE SOIR. N'est pas le cas, Monsieur Hercberg ?

Voici la reponse de Thierry Souccar:

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Sciences & Avenir   N° 630

PROGRAMME DE LONGUE VIE

Le journaliste et les 70 nutritionnistes

Comme nous l'avions précédemment annoncé, notre collaborateur répond aux virulentes attaques des détracteurs de ses thèses. Preuves scientifiques et abondante bibliographie à l'appui.

Le 22 mars dernier, à la suite d'une série d'articles parue dans Sciences et Avenir et Le Nouvel Observateur, qui présentaient les thèmes développés du Programme de longue vie ­ le livre que j'ai écrit avec le Dr Jean-Paul Curtay ­, un chercheur du Conservatoire national des arts et métiers, le Dr Serge Hercberg a fait signer à 70 de ses confrères un pamphlet d'une rare violence, visant à nous discréditer. Alors que les débats et controverses scientifiques épargnent généralement les personnes, le vocabulaire employé par Serge Hercberg à notre égard («tromperie», «absurdités», «contrevérités») n'eût pas déparé sur l'étal d'un poissonnier. Alors qu'il est d'usage de citer des références bibliographiques à l'appui d'une critique scientifique, pas une ne figurait dans cet objet violent non identifié, dont la crédibilité reposait exclusivement sur la carte de visite des signataires. Nous avons relevé dans ce pamphlet 20 critiques rageuses, et avons répondu à chacune d'entre elles, citant plus de 200 références bibliographiques ainsi que les déclarations d'une centaine de chercheurs internationaux. Ce document, disponible dans sa totalité sur le site Internet de Sciences et Avenir, est édifiant. Il montre que, hors contestations portant sur des théories du vieillissement, les critiques prétendument « scientifiques » du pamphlet ne reposent sur rien. Qu'elles sont contredites par la recherche la plus récente, voire par les signataires eux-mêmes. Si, donc, la plupart des critiques se dégonflent comme un soufflé raté, il reste à expliquer la vraie raison de cette hystérie antijournalistes. Sciences et Avenir s'y emploie. En attendant, nous présentons ici les éléments de cette polémique qui sont révélateurs du décalage entre cette fraction frileuse de la recherche française (pourtant attachée comme nous à améliorer la santé publique) et les comportements de prévention active du vieillissement prônés par de très nombreux chercheurs de renommée mondiale. Le diable dans l'assiette La principale critique formulée par Serge Hercberg porte sur le tableau dans lequel nous présentons des « aliments protecteurs du vieillissement », et des « aliments accélérateurs du vieillissement lorsqu'ils sont consommés en excès ». Ceux-ci, ajoutons-nous, devraient être « consommés en petite quantité, pour le plaisir ». Mais Serge Hercberg et ses 70 nutritionnistes ont vu dans cette distinction rien de moins que la main du Malin : « En diabolisant des aliments, en en déifiant d'autres [sic], les auteurs, écrit-il, vont à l'encontre de tous les travaux développés depuis des années mettant en évidence l'importance de nos comportements globaux, en termes d'équilibre, de diversité et de qualité nutritionnelle de notre alimentation et de notre hygiène de vie. » Ainsi, tous les aliments seraient interchangeables : le flocon d'avoine extrudé, artificiellement reconstitué, ne serait pas moins bon pour la santé que la tranche de pain complet biologique ; le verre de soda sucré aromatisé à l'orange pas moins fréquentable que l'eau minérale ; ou l'huile de tournesol (qui n'apporte qu'en très faible quantité l'un des deux acides gras essentiels) pas moins équilibrée que l'huile de colza (qui, elle, renferme en bonne proportion les deux acides gras essentiels). Cette vision singulièrement angélique de l'alimentation chez ceux qui devraient éclairer les choix des Français explique peut-être, comme le rappelait récemment l'Organisation mondiale de la santé, pourquoi « il n'y a [en France] aucune initiative politique, académique ou gouvernementale en rapport avec l'alimentation et les maladies chroniques, comparable aux efforts entrepris ailleurs [...] ». Un nombre considérable d'études montrent pourtant que l'alimentation est impliquée dans l'apparition de maladies de civilisation comme le cancer et les pathologies cardio-vasculaires. Les experts s'accordent pour dire que des « modifications alimentaires », accompagnées d'un minimum d'activité physique, peuvent réduire de 30 à 40% l'incidence de ces maladies chroniques. Face à la diversité et à la nouveauté auxquelles nous sommes en permanence exposés, la question se pose donc inévitablement du choix alimentaire. « Manger autrement, indique le Dr Jean-Michel Lecerf (institut Pasteur de Lille), c'est apprendre à faire des choix en diverses circonstances, au restaurant, au fast-food, au self, lors de l'apéritif, pour le pique-nique... et faciliter ces choix au quotidien. » Charcuterie ou crudités ? Steak grillé ou poulet basquaise ? Yaourt ou fromage gras ? Aujourd'hui, les gens attendent des spécialistes de la nutrition qu'ils les aident à mieux choisir leurs aliments dans un souci de maintien de la santé. Connaît-on tout ? Non, bien sûr. Mais, indique le Pr Jeffrey Blumberg (université Tufts, Boston), « nous en savons désormais assez pour faire enfin des recommandations efficaces ». Gladys Block (université de Berkeley, Californie) a analysé les résultats de plus de 200 études qui exploraient la relation entre la consommation de fruits et légumes et le risque de cancer. Dans la plupart des cas, les personnes qui consomment peu de fruits et de légumes ont un risque multiplié par deux (1): « Ces résultats, dit-elle, suggèrent des bénéfices substantiels en termes de santé publique, simplement en incitant le public à consommer plus de fruits et légumes. » Les 70 nutritionnistes français, si prompts à se mobiliser contre un journaliste, ne l'ont jamais fait pour relayer ces recommandations. Il est intéressant de noter que, dans l'étude de Gladys Block, le cancer de la prostate est le seul à résister à la consommation de « fruits et légumes ». Mais des travaux récents menés notamment par le Dr Edward Giovannucci (université Harvard, Boston) montrent que les gros mangeurs de tomates (sous toutes les formes) ont 40% de cancers de la prostate en moins que les autres (2). Ces bénéfices sont attribués au lycopène, un pigment d'autant mieux absorbé que la tomate est cuite et accompagnée d'un corps gras. Cet exemple montre qu'il est aujourd'hui possible de faire des préconisations, non seulement en termes de groupes d'aliments, mais aussi dans la préparation d'aliments individuels, comme le fait Le Programme de longue vie. Pour leurs corps gras, les Français n'ont que l'embarras du choix. Dans les années 1960, les nutritionnistes les ont incités à la modération dans leurs achats de beurre et d'autres aliments riches en graisses saturées (une forme de « diabolisation » ?). Mais un nouveau seuil dans la connaissance a été franchi avec les travaux importants du Dr Serge Renaud (CHU Bordeaux), lorsqu'il a montré que les malades cardiaques qui adoptent un régime alimentaire riche en acide alpha-linolénique (un acide gras de la famille Oméga 3 que l'on trouve dans l'huile de colza, les noix, et sous une forme différente dans les poissons gras) voient leur risque de mortalité réduit de 70% (3). « Ces bénéfices s'étendent vraisemblablement aux personnes en bonne santé », dit le Dr Renaud. Au moment de choisir une huile de table, les Français ont le droit de savoir que certaines d'entre elles (olive, colza) apparaissent plus fréquentables que d'autres. Mais en l'absence d'informations, la majorité de la population française, qui consomme de l'huile de tournesol, continuera longtemps de présenter un risque de déficit en acide alpha-linolénique. Dans Le Programme de longue vie, nous avons mis en garde contre une alimentation trop riche en viande rouge, en aliments salés et fumés, parce qu'elle est associée à un risque accru de cancers. Ces recommandations, qui semblent « choquer » Serge Hercberg, sont celles des experts du Fonds mondial de recherche sur le cancer et de l'Institut national du cancer des Etats-Unis (4). Nous avons également recommandé de consommer avec modération les glucides raffinés comme le pain blanc, le sucre et d'autres denrées transformées à index glycémique élevé (riz à cuisson rapide, corn flakes), et de leur préférer des aliments complets. Les aliments à charge glycémique élevée entraînent, selon les mots du Pr Walter Willett (université Harvard, Boston) « de l'hyperglycémie, de l'hypertriglycéridémie et des concentrations basses de cholestérol HDL, en particulier chez les personnes qui présentent un certain degré de résistance à l'insuline. Par ailleurs, une charge glycémique élevée a été associée à un risque accru d'infarctus du myocarde, sauf chez ceux qui sont très minces. » Compte tenu de ces données, inscrites avec force dans la littérature scientifique internationale, il est surprenant que 70 nutritionnistes français parmi les plus médiatisés ne se soient pas mobilisés pour encourager leurs concitoyens à manger moins de viande rouge, moins d'aliments salés et fumés, et à privilégier les aliments complets. Et qu'ils l'aient fait au contraire pour censurer ceux qui tentent d'en informer les Français. « Inacceptables » vitamines Parce qu'il y a les voitures, les transports en commun, les ascenseurs, le chauffage central, on dépense moins de calories qu'autrefois. Pour ne pas devenir obèses, nous avons adapté notre consommation quotidienne à ces dépenses réduites: les Français consomment autour de 2400 kcal (kilocalories) par jour, et les Françaises autour de 1700. Problème : en deçà de 2700 kcal, il n'est plus possible de se procurer des quantités adéquates de vitamines et de minéraux (5). Les enquêtes alimentaires conduites en France, y compris par Serge Hercberg, montrent donc, comme il le dit lui-même, que « les apports alimentaires en certains minéraux et vitamines pourraient ne pas être optimaux pour de larges fractions de populations ». Quelles sont les conséquences de ces déficits? Ecoutons Serge Hercberg : « On sait depuis peu que de faibles apports en certaines vitamines, bien que n'entraînant pas de signes cliniques évidents de carences, peuvent accroître le risque de survenue de certaines pathologies, perturber certaines grandes fonctions de l'organisme, et altérer l'état de santé général. » Face à cette situation, la logique voudrait que les nutritionnistes français recommandent l'enrichissement des aliments, tel qu'il se pratique dans de très nombreux pays, ou la prise quotidienne d'un complément de vitamines et de minéraux faiblement dosé comme nous l'avons fait. « Les doses sont sans danger, le coût minimal, alors pourquoi ne pas assurer la couverture de ses besoins ? », interroge Walter Willett. Il ignore qu'en France, le sujet est tabou. Pour Serge Hercberg et ses 70 nutritionnistes, en effet, « il est inacceptable d'affirmer de façon très péremptoire que nous disposons de suffisamment d'éléments pour proposer à l'ensemble de la population française de se supplémenter en vitamines et minéraux pour vieillir en bonne santé ». Pas suffisamment d'éléments ? Les compléments de calcium et de vitamine D diminuent le risque d'ostéoporose et de fracture de col du fémur (6). Des compléments de vitamines contenant de l'acide folique (vitamine B9), pris avant la grossesse, diminuent de 60 à 80% le risque de malformations du foetus (7). Les compléments de vitamines B9, B6 et B12 font chuter le taux d'homocystéine, une substance toxique issue du métabolisme des protéines, qui est associée à un risque accru de maladies cardio et cérébro-vasculaires, de cancer et de troubles cognitifs (8). Les compléments de vitamine C réduisent de 70% le risque de cataracte (9). L'usage de multivitamine contenant de la vitamine B9 pendant au moins dix ans est associé à un risque de cancer du côlon réduit de 75% (10). Chez la personne âgée, des compléments de vitamines et de minéraux diminuent l'incidence et la durée des épisodes infectieux (11). L'usage de compléments de vitamine E est associé à un risque de maladie cardio-vasculaire diminué de 40% (12-13). Des compléments de vitamine E diminuent de plus de 30% le risque d'apparition d'un cancer de la prostate (14). Chez des personnes ayant souffert d'un cancer de la peau, des compléments de sélénium réduisent de moitié l'incidence de cancers d'autres sites, etc. (15) Aujourd'hui, ce sont l'attentisme et les tentatives de censure de certains nutritionnistes qui posent un réel problème d'éthique. Comme le souligne Jeffrey Blumberg, « nous ne pouvons pas nous payer le luxe de dire au public : "Donnez-nous encore dix ou vingt ans, parce qu'on veut être absolument sûrs". Ce n'est ni fair-play ni acceptable. Refuser de communiquer au grand public l'information que nous possédons est une erreur, en particulier au moment où nous sommes confrontés à une grave crise de la santé publique pour ce qui est des maladies chroniques. Le moment est venu de prendre la parole et de dire que le bénéfice des suppléments est hautement probable et qu'il n'y a pas de risque de toxicité ». Autant dire que nous persistons et signons. Depuis trois mois, notre démarche a reçu le soutien de milliers de Français, dont plus de 300 médecins qui, face au silence assourdissant d'une fraction trop timorée de la nutrition, nous encouragent à poursuivre notre démarche d'information. « Plus que jamais, disait récemment Jeffrey Blumberg, les chercheurs doivent compter sur la presse pour faire passer les messages [de prévention] au grand public. » Thierry souccar 2(1) Block, G. : Fruit, vegetables and cancer prevention. Nutrition & cancer, 1992, 18 (1): 1-29. (2) Giovannucci, E. : Tomatoes, tomato-based products, lycopene, and cancer. Journal of the National Cancer Institute, 1999, 91 (4) : 317-331. (3) De Lorgeril, M. : Mediterranean alpha-linolenic acid-rich diet in secondary prevention of coronary heart disease. Lancet, 1994, 343 : 1454-1459. (4) World Cancer Research Fund : Food, nutrition and the prevention of cancer. Bant Book Group, Menasha, Wisconsin, USA, 1997.. (5) Pietrzik, K. : The functional significance of marginal micronutrient status. In : Pietrzik, K. : Modern lifestyles, lower energy intake and micronutrient status. Springer, New York, USA, 1990, pp 103-114. (6) Chapuy M.C. : Vitamin D-3 and calcium to prevent hip fractures in elderly women. New England Journal of Medecine, 1992 ; 327 : 1637-1642 (7) Czeizel, A. : Folic-acid containing multivitamins and primary prevention of birth defects. In : Bendich, A. : Preventive nutrition : the comprehensive guide for health professional. Humana press, inc. , Totowa, NJ, USA, 1997, p. 366-367. (8) Boushey, C. : A quantitative assessment of plasma homocysteine as a risk factor for vascular disease : probable benefits of increasing folic acid intakes. Journal of the American Medical Association 1995, 274 : 1049-1057. (9) Jacques, P. : Long-term vitamin C supplement use and prevalence of early age-related lens opacities. American Journal of Clinical Nutrition, 1997, 66 : 911-916. (10) Giovannucci, E. : Multivitamin use, folate, and colon cancer in women in the Nurses' Health Study. Anals of International Medicine, 1998, 129 (7) : 517-24. (11) Chandra R. : Effect of vitamin an trace-element supplementation on immune responses and infection in elderly subjects. The Lancet, 1992, 340 : 1124-1127. (12) Rimm E. : Vitamin E consumption and the risk of coronary heart disease in men. New England Journal of Medicine, 1193, 328 : 1450-1456. (13) Stampfer, M. : Vitamin E consumption and the risk of coronary disease in women. New England Journal of Medicine, 1993, 328 : 1444-1449. (14) The Alpha-Tocopherol, Beta-Carotene Cancer Prevention Study Group : The effect of vitamin E and beta-carotene on the incidence of lung cancer and oth Des précédents célèbres Le domaine de la nutrition a déjà été le théâtre de deux polémiques violentes, toujours à la suite de la parution de livres prônant l'usage de compléments alimentaires. En 1948, deux médecins canadiens, les frères Evan et Wilfred Shute, publièrent Le Coeur et la vitamine E, un livre où ils affirmaient que des suppléments de vitamine E peuvent être bénéfiques aux cardiaques. Ils furent violemment attaqués par l'Association des médecins américains (AMA), et leurs études furent pendant vingt ans systématiquement refusées par les grands journaux médicaux. En 1969, W. Shute, ulcéré, incita les Nord-Américains à désobéir à leurs médecins, en prenant à titre préventif des compléments de vitamine E. En 1996, une étude britannique a conclu que des suppléments de vitamine E réduisent de 77% le risque d'infarctus non mortel chez des cardiaques. En 1997, l'AMA a fait de la vitamine E « l'une des molécules stars de l'année ». Le 17 novembre 1970, le prix Nobel de chimie et prix Nobel de la paix Linus Pauling publia La Vitamine C et le rhume, un livre dans lequel il soutenait que des suppléments de vitamine C réduisent la durée et la sévérité des rhumes. Il fut aussitôt pris à partie par la communauté médicale, qui lui reprocha entre autres de « n'avoir jamais suivi un cours de nutrition ». En 1975, un médecin américain, soutenu par l'AMA, compila les résultats de plusieurs études cliniques sur la vitamine C et le rhume pour conclure que celle-ci n'a pas plus d'intérêt qu'un placebo. Cette étude, très médiatisée, servira pendant vingt ans d'argument aux adversaires des suppléments. En 1986, L.Pauling publia un livre qui se terminait ainsi : « Ne laissez pas les autorités de la santé vous abuser. Constatez les faits et décidez vous-mêmes des moyens de vivre une vie heureuse. » En 1995, un an après son décès, une réanalyse de l'étude de 1975 révéla que l'auteur en avait truqué les résultats, et que la vitamine C réduit bien de 21% la durée d'un rhume.er cancers in male smokers. New England Journal of Medicine, 1994, 30 (15) : 1029-1035. (15) Clark, L. : Effects of selenium supplementation for cancer prevention in patients with carcinoma of the skin. Journal of the American Medical Association, 1996, 276 (24) : 1957-1963.

Thierry Souccar


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